Après un album absolument splendide en 2022, et une belle tournée qui est passé par nos terres lilloises en juillet dernier, Gros Enfant Mort nous propose leur nouvel album, Le Sang Des Pierres ce 23 janvier via Moment of Collapse Records, No Funeral Records, Fireflies Fall Records et Spleencore Records. Un album fort sur la dépression et l’isolement qui œuvre comme un témoignage poignant mais nécessaire.
par Marye Davenne
English version below
Il existe déjà des centaines d’albums qui parlent de la dépression, on ne va pas se mentir, bien souvent abordés à travers des métaphores voilées ou un esthétisme très romantisé, et pourtant, Gros Enfant Mort viennent mettre une pierre à cet édifice sous un autre aspect. Pas d’enjolivement ici, on plonge directement dans ce tas de poussière qu’est un esprit torturé. L’album s’ouvre avec « Cloué au sol », un titre glacial, où ce froid n’est pas que nommé, mais se ressent dans l’ambiance du titre au clavier et chant filtré. On est presque anesthésié pour découvrir les bases d’un isolement mental, sans détour. Comment se sentir légitime d’être mal dans un monde aussi brutal, froid, et dévorant ? Rapidement pourtant, les instruments prennent de l’ampleur jusqu’au titre « Saigne! Saigne! Saigne! », qui fait exploser l’espace sonore. Les influences punk et post hardcore se font voir, et s’entrechoquent à des éclats plus mélodieux. Les instruments encerclent l’auditeur, les répétitions du titre martèlent comme les pensées intrusives qui ne veulent pas lâcher prise, et les passages en anglais surgissent comme un instinct de fuite ou une tentative de sortir de cet enfer. L’énergie punk, non conformiste, interroge : et si refuser les normes, celles du monde qui nous sont imposer, était une manière de survivre ?
Les titres sont plein de souffrance qui se fait lucide et surtout tranchante sur « Château de cartes ». Un morceau où l’on semble marcher sur le bord d’un immeuble près à s’effondrer. Lorsqu’on entend la phrase « Je pensais pas que mon corps puisse contenir autant de larmes », tout le disque semble se contracter d’un coup : c’est un instant où l’album parle pour nous, droit au cœur, où la dépression n’est plus un concept mais un débordement. Cette tension bascule dans la rage avec « 3114 », morceau très nerveux où on sent l’agitation des guitares. Dans ce morceau, on cherche désespérément des souvenirs heureux, de fragments d’un temps où l’on était encore vivant, où qu’on ne voulait pas mourir. Le point culminant se situe dans ces 12 répétitions d’un « Je voudrais… » comme si formuler un souhait servait à gagner cette lutte.
Je voudrais qu’on abrège.
Je voudrais qu’on m’achève.
Je voudrais que ça s’arrête.
Je voudrais qu’on m’aide.Je voudrais qu’on m’aide à penser aux batailles que d’autres mènent derrière leur sourire.
Je voudrais qu’on m’aide à me souvenir. Je voudrais qu’on m’aide.
Je voudrais qu’on me dise qu’il y a du beau que je regarde sans voir, des choses qui me raccrochent sur terre, des éclaircies au milieu de l’enfer.
Je voudrais qu’on me rappelle qu’on ne trouve pas la paix en fuyant la vie, toujours les années, toujours les heures.
Vous l’aurez compris, c’est dur et ça prends aux tripes. Et « Etranger à la Terre » ne sera pas là pour nous aider à aller mieux, mais plutôt à remarquer que la dépression s’infiltre en nous lentement, elle ne nous frappe pas comme un choc. On respire à peine, le chant s’étrangle sous le poids des faux sourires et de la nécessité de tenir bon. On manque d’air, et c’est volontaire. On a l’impression de perdre notre humanité et nous voici avec « Paillasson 4ever » devenu complétement inhumain. Dans ce titre plus spoken word, la phrase « Est-ce que je m’invente une forme d’oppression pour me sentir moins coupable de pas en avoir ? » résume ce que beaucoup vivent : cette culpabilité paradoxale de souffrir alors qu’on n’a “pas de raison objective” d’aller mal. Ce morceau traduit cette sensation de vivre dans un monde dont on ne comprend plus les codes, où chaque implicite doit être traduit et où tout devient effort.
Ne plus comprendre les codes de ce monde, mais aussi ne plus comprendre son évolution. Le monde d’aujourd’hui est saturé de violence et de haine, et c’est notre monde qui devient dépressif. Prenez la phrase de la chanson « L’Art de perdre » : « Quand la fiction la plus morbide égale pas le réel » , elle résonne comme un constat sans appel. On ne sait plus si c’est nous qui sommes malades, ou si c’est le monde qui nous rends malade. Peut‑être les deux. Et la musique, tendue, abrasive, reflète cet environnement toxique où l’humain peine à respirer.
Dans ce témoignage vient enfin le moment d’aller mieux, au moins un petit peu avec « Merci les cendres ». Le morceau brûle, littéralement par ce rythme accéléré proche du black métal, nous donnant l’impression d’être dans un enfer brûlé. Mais cette intensité infernale se dissipe et le chant se fait moins crié. Les couleurs semblent revenir timidement comme la première pluie après une sécheresse, un équivalent de petrichor, même si rien ne garantit que ce nouveau départ sera stable ou lumineux.
L’album se clôture avec le morceau éponyme, « Le Sang des Pierres », qui troque les instruments organiques pour des textures électroniques, presque désincarnées. Ce calme étrange évoque un paysage après l’incendie : les formes sont encore floues, les contours instables, mais quelque chose respire à nouveau. L’happy ending n’est pas encore là, et on reste planant dans cet entre-deux, où l’on apprends à accepter le chaos.
Pour conclure, Le Sang des Pierres n’est pas un album sur la guérison, et il ne se revendique pas comme. C’est plutôt un album sur la survie, sur l’aveu de la chute. Un album où la dépression est montrée pour ce qu’elle est : une expérience qui consume, qui déchire, mais qui laisse parfois derrière elle une odeur de pluie sur la terre sèche. C’est un disque où l’on ne cherche pas à comprendre ni à expliquer : seulement à témoigner, dans un mélange de lucidité glacée et de douleur nue.

Tracklist :
- Cloué au sol
- Saigne! Saigne! Saigne!
- Château de cartes
- 3114
- Etranger à la Terre
- Paillasson 4ever
- L’art de perdre
- Merci les cendres
- Le Sang Des Pierres
After a truly splendid album in 2022 and a successful tour that passed through Lille last July, Gros Enfant Mort is releasing their new album, Le Sang Des Pierres, on January 23rd via Moment of Collapse Records, No Funeral Records, Fireflies Fall Records, and Spleencore Records. It is a powerful album about depression and isolation that serves as a poignant but necessary testimony.
There are already hundreds of albums that talk about depression, let’s be honest, often approached through veiled metaphors or a highly romanticized aesthetic, and yet Gros Enfant Mort come along and add another dimension to this genre. There is no embellishment here; we are plunged directly into the dusty depths of a tortured mind. The album opens with “Cloué au sol” (Nailed to the Ground), a chilling track where the cold is not only mentioned but felt in the atmosphere created by the keyboard and filtered vocals. We are almost anesthetized as we discover the foundations of mental isolation, without detours. How can we feel justified in feeling bad in such a brutal, cold, and devouring world? Quickly, however, the instruments swell until the track “Saigne! Saigne! Saigne!” (Bleed! Bleed! Bleed!), which explodes the sound space. Punk and post-hardcore influences are evident, clashing with more melodious bursts. The instruments surround the listener, the repetitions of the title hammer away like intrusive thoughts that won’t let go, and the passages in English emerge like an instinct to flee or an attempt to escape this hell. The non-conformist punk energy asks: what if rejecting the norms imposed on us by the world were a way to survive?
The lyrics are full of suffering that becomes lucid and, above all, sharp in “Château de cartes.” It’s a track where you feel like you’re walking on the edge of a building that’s about to collapse. When you hear the line “I didn’t think my body could hold so many tears,” the whole record seems to contract at once: it’s a moment when the album speaks for us, straight to the heart, where depression is no longer a concept but an overflow. This tension tips over into rage with “3114,” a very nervous track where you can feel the agitation of the guitars. In this track, we desperately search for happy memories, fragments of a time when we were still alive, when we didn’t want to die. The climax comes in the 12 repetitions of “I would like…”, as if making a wish would help us win this battle.
Je voudrais qu’on abrège.
Je voudrais qu’on m’achève.
Je voudrais que ça s’arrête.
Je voudrais qu’on m’aide.Je voudrais qu’on m’aide à penser aux batailles que d’autres mènent derrière leur sourire.
Je voudrais qu’on m’aide à me souvenir. Je voudrais qu’on m’aide.
Je voudrais qu’on me dise qu’il y a du beau que je regarde sans voir, des choses qui me raccrochent sur terre, des éclaircies au milieu de l’enfer.
Je voudrais qu’on me rappelle qu’on ne trouve pas la paix en fuyant la vie, toujours les années, toujours les heures.
As you can imagine, it’s tough and it hits you in the gut. And “Etranger à la Terre” isn’t there to help us feel better, but rather to make us realize that depression creeps up on us slowly, it doesn’t hit us like a shock. We can barely breathe, the singing chokes under the weight of fake smiles and the need to hold on. We are gasping for air, and it is voluntary. We feel like we are losing our humanity, and here we are with “Paillasson 4ever,” having become completely inhuman. In this more spoken word track, the line “Am I inventing a form of oppression for myself to feel less guilty about not having any?” sums up what many people experience: that paradoxical guilt of suffering when there is “no objective reason” to feel bad. This track conveys the feeling of living in a world whose codes we no longer understand, where every implication must be translated and where everything becomes an effort.
No longer understanding the codes of this world, but also no longer understanding its evolution. Today’s world is saturated with violence and hatred, and it is our world that is becoming depressing. Take the line from the song “L’Art de perdre” (“The Art of Losing”): “When the most morbid fiction doesn’t match reality,” it resonates like an irrevocable observation. We no longer know if it is us who are sick, or if it is the world that is making us sick. Perhaps both. And the tense, abrasive music reflects this toxic environment where humans struggle to breathe.
In this testimony, the moment finally comes to feel better, at least a little bit, with “Merci les cendres.” The track burns, literally, with its accelerated rhythm reminiscent of black metal, giving us the impression of being in a burning hell. But this infernal intensity dissipates and the vocals become less screamed. Colors seem to return timidly, like the first rain after a drought, an equivalent of petrichor, even if there is no guarantee that this new beginning will be stable or bright.
The album closes with the eponymous track, “Le Sang des Pierres,” which swaps organic instruments for electronic textures, almost disembodied. This strange calm evokes a landscape after a fire: the shapes are still blurred, the contours unstable, but something is breathing again. The happy ending is not yet here, and we remain suspended in this in-between state, where we learn to accept chaos.
In conclusion, Le Sang des Pierres is not an album about healing, nor does it claim to be. Rather, it is an album about survival, about acknowledging the fall. An album where depression is shown for what it is: an experience that consumes, that tears apart, but that sometimes leaves behind the smell of rain on dry earth. It’s a record where we don’t seek to understand or explain: only to bear witness, in a mixture of icy lucidity and raw pain.
A lire aussi / Also to be read :
